S’inspirer du vivant, ok mais… de quoi parlons-nous ?

Tout observateur attentif du fonctionnement du vivant qui recherche dans la nature une source d’inspiration est forcé de remarquer que l’attitude de l’Homme vis à vis des découvertes qu’il a faites au cours de l’Histoire est assez paradoxale. Alors que l’on pense généralement que la rencontre d’une anomalie, d’un résultat inattendu lors d’une expérience scientifique (c’est l’une des interprétation du néologisme « sérendipité ») va conduire l’Homme à se questionner, à remettre les théories en question et à chercher de nouvelles explications, c’est souvent l’inverse qui se produit : lorsqu’il y a quelque-chose de bizarre, d’étrange de mystérieux qui surgit, c’est ressenti comme une gêne, et on a tendance à le mettre dans un tiroir, et à ne plus y penser. C’est ce qu’il s’est passé avec la découverte du phénomène de la mort cellulaire programmée (apoptose), décrite par des scientifiques une vingtaine de fois successivement, et à chaque fois délaissée sans être comprise… pendant 1 siècle !

Il y a 180 ans en effet, une quinzaine d’années seulement avant la parution de « L’origine des espèces », l’ouvrage de Charles Darwin qui est considéré comme le texte fondateur de la théorie de l’évolution, est née en Allemagne une autre théorie : tous les êtres vivants sont constitués de cellules, et à l’origine de toute cellule, il y a une autre cellule. Cette découverte va mettre longtemps à être acceptée et comprise, mais l’idée s’imposera tout doucement que c’est sous forme de cellules qui se multiplient et se divisent, naissent et meurent, que le vivant s’est propagé à travers le temps. Ce qui est vraiment surprenant dans cette découverte, c’est que les cellules ne meurent pas de vieillesse, mais selon un mécanisme d’auto-destruction qui répond aux règles d’un programme génétique. Cette découverte va finalement permettre de redéfinir complètement la notion de vivant.

Jean Claude Ameisen, médecin et chercheur, professeur d’immunologie à l’université Denis Diderot-Paris 7 est un spécialiste de la mort cellulaire programmée. Dans son émission sur France Inter, Sur les Épaules de Darwin, il décrit avec beaucoup de clarté et de précision ce phénomène.

Pour celles et ceux parmi vous qui préfèrent le découvrir sous forme de texte, je vous invite à lire l’article « Au cœur du vivant, l’autodestruction », paru dans Le Monde. Débats, 16 Octobre 1999

Quelles implications à l’heure de concevoir des systèmes apprenants inspirés sur vivant ?

Tout enfant est un chercheur. L’âge adulte fait souvent perdre cet étonnement, ces questionnements, et on vit dans un monde rassurant car il est plus fait de réponses que de questions. Faire de la recherche c’est conserver cette part d’enfance. Les connaissances, les réponses sont rassurantes mais n’épuisent pas le questionnement.

Jean-Claude Ameisen

La première implication concerne notre attitude individuelle et collective face aux événements de la vie qui ne « collent » pas avec notre système de croyance. Plutôt que d’encourager les humains à développer leur capacité à interroger les mythes et les croyances (ce que Don Miguel Ruiz appelle « le rêve de la planète »), les systèmes scolaires à travers le monde créent bien souvent une mécanique d’adhésion aveugle à ces mythes, ce que Paulo Freire dénonçait déjà en 1970 en parlant d’ « éducation domesticatrice », et rappelant que nous apprenons, à l’université, « que si nous parvenons à dénoncer cette réalité telle qu’elle est actuellement pour annoncer une nouvelle forme d’être, nous ne sommes plus des scientifiques, mais des idéologues. » Concevoir des systèmes apprenants inspirés du vivant, c’est donc transmettre et développer une pratique de l’observation qui s’appuie sur l’idée que « le problème est la solution », en s’appuyant sur toutes les expériences qui ne trouvent pas d’explication dans le champ du connu et qui sont par là-même autant de clés pour mettre à jour nos mythes et nos croyances.

L’éducation du futur doit affronter le problème à deux visages de l’erreur et de l’illusion. La plus grande erreur serait de sous-estimer le problème de l’erreur, la plus grande illusion serait de sous-estimer le problème de l’illusion. La reconnaissance de l’erreur et de l’illusion est d’autant plus difficile que l’erreur et l’illusion ne se reconnaissent nullement comme telles.

Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Seuil, 1999

La seconde implication est plus directement liée à la redéfinition du vivant engendrée par les théories de l’évolution et de la mort cellulaire : l’auto-destruction (et donc la mort) fait partie intégrante de la programmation du vivant, et n’est retardée que par un ensemble de signaux qui proviennent de la relation entre l’élément (la cellule) et les autres éléments du système. C’est donc la qualité des liens, des relations entre les éléments qui permet de maintenir le système vivant. Concevoir des systèmes apprenants vivants, c’est donc soigner la nature et la qualité des liens qui lient les éléments (et donc les individus) dans le système (voir par exemple l’article sur la CNV).

Une autre dimension qui me semble intéressante concerne la place de l’auto-destruction dans l’apparition de la forme : c’est en « renonçant » à se diffuser dans certaines directions que le vivant s’offre des limites et finalement crée la forme. Il ne s’agit donc pas d’une énergie basée sur la croissance infinie, mais bien d’une énergie qui s’établit « en creux », par l’action de l’auto-destruction elle-même. Comme si le vivant ne pouvait émerger que dans les espaces où les limites sont claires et les priorités données par avance (logique de programmation). Dans nos sociétés malades du stress et du burn-out, et à l’aube de répondre à de très grands défis de l’humanité face à son avenir, cette dimension de l’éthique de la permaculture « prendre soin de l’humain » est indispensable. Concevoir des systèmes apprenants vivants, c’est donc accepter la mort de « ce qui ne sera pas » pour donner une forme à « ce qui sera » : apprendre à doser notre ambition individuelle et collective, à renoncer, à faire des choix.

Enfin, d’autres implications de cette théorie concernent la puissance créative qui naît de cette approche du vivant dans le domaine de la plasticité cérébrale, ce que je détaille dans un autre article.

One thought on “L’auto-destruction au service de la vie (1/2) : Une nouvelle approche du vivant”

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