Le mercredi 10 octobre dernier avait lieu, à l’initiative de la Fédération Française des Dys (FFDys) et de la Fédération des APAJH, la 12ème Journée Nationale des Dys. Sa vocation est de sensibiliser, mieux connaitre et prendre en compte les troubles DYS au sein de notre société : famille, école, monde professionnel et de loisirs. Vous trouverez plein de chouettes témoignages et interventions réalisées lors de cette journée en suivant ce lien. L’occasion pour nous de questionner la notion de diversité dans les groupes humains, et de faire un détour pour comprendre l’importance de l’émergence de la diversité comme « moteur » du vivant.

La biodiversité, clé de l’évolution et de la résilience du vivant

Même si Darwin, en clôture de son ouvrage phare « L’origine des espèces », parle déjà de l’incroyable prodigalité du vivant, particulièrement dans la constance qu’il met à innover dans ses formes, le concept de biodiversité n’est curieusement apparu que très récemment. En 1984, Edward O. Wilson publie « Biological diversity » qui met en avant pour la première fois l’idée de diversité biologique. Mais ce concept nouveau n’a vraiment pris son essor qu’avec la signature de la Convention sur la diversité biologique  lors du Sommet de la Terre  de Rio en 1992.

Dans l’approche systémique qui est à la base du design en permaculture, cette notion de biodiversité est très importante, car elle l’une des clés pour favoriser la création d’écosystèmes durables.

Classiquement, un écosystème se définit comme l’ensemble formé par une association d’êtres vivants (ou biocénose) et son biotope, c’est-à-dire son milieu, l’environnement biologique, géologique, pédologique, hydrologique, climatique, etc. Il existe donc une infinité d’écosystèmes différents : une mare, une forêt, la panse d’un ruminant, un camembert ou un organisme en décomposition. Schématiquement, un écosystème est donc caractérisé par des interactions (entre espèces vivantes et avec le milieu environnant), des flux de matière et d’énergie entre chacun des constituants de l’écosystème permettant leur vie et un équilibre dynamique au cours du temps, entre pérennité et évolution.

En écologie, deux paramètres sont utilisés pour mesurer l’évolution des écosystèmes : la résistance et la résilience. La résistance est la capacité d’un écosystème à rester à l’équilibre malgré des perturbations. La résilience, c’est la capacité d’un système (individu ou société si on se place dans le champ de la psychologie, corps si on s’intéresse à la physique, écosystème, biome, population, biosphère si on se situe dans une perspective écologique) à retrouver les structures et les fonctions de son état de référence après une perturbation.

Ces notions de résistance et de résilience des écosystèmes, dans le contexte de bouleversement climatique que nous connaissons, sont peu à peu devenues centrales dans la réflexion sur l’avenir des systèmes agricoles : comment en effet créer des systèmes productifs qui soient compatibles avec des périodes de sécheresses, de pluies abondantes et violentes, de grandes chaleurs et de grands froids ? Pour comprendre cette notion, on peut commencer par s’approprier 2 axiomes essentiels de l’approche systémique :

  • Le système est, à la fois, plus et moins que la somme de ses éléments. L’élément ne peut pas être réduit à sa fonction dans le système, et le système lui-même est un ensemble non réductible à la somme de ses éléments du fait des interactions multiples et variées qui le parcourent. On peut donc le considérer comme une globalité et non comme une totalité. Ceci nous conduit à repérer, dans un ensemble, le système pertinent qui nous intéressera afin d’éviter de se laisser engloutir par la complexité. La globalité exprime à la fois l’interdépendance des éléments du système et la cohérence de l’ensemble. Cette approcher holistique est la voie d’entrée dans la démarche systémique, selon laquelle tous les aspects d’un design sont abordés à la fois d’un point de vue « global » (en utilisant des modèles, ou patterns, voir paragraphe ci-dessous) et « local » (par l’approfondissement des détails du design), avec de nombreux retours en arrière et itérations pour compléter ou corriger le modèle qui « émerge » progressivement.
  • La notion d’interaction déborde largement la simple relation de cause à effet. Initialement empruntée à la mécanique où l’interaction se réduit à un jeu de forces, la relation entre constituants se traduit souvent dans les systèmes complexes, par un rapport d’influence ou d’échange portant sur des flux de matière, d’énergie et d’information. Connaître la nature et la forme d’une interaction est plus important que connaître la nature de chaque composant du système. Une observation attentive montre que les échanges et les comportements, souvent spontanés et inconscients, sont en fait structurés et se répètent. Ces répétitions, appelées « modèles » ou « motifs » (patterns) en permaculture, correspondent bien aux interactions récurrentes, caractéristiques de l’organisation d’un système. Leur identification permet d’accéder à la partie stable de sa complexité. Avoir un regard systémique consiste ici à se centrer sur la structuration des contenus. On s’attache au « comment » se déroulent les échanges par rapport à un objectif et non à leur objet ou à l’analyse des causes de leur fonctionnement.

L’observation assidue des écosystèmes et de leurs évolutions à travers le monde a conduit les scientifiques à faire un constat simple : le vivant procède toujours dans le sens de créer de la diversité, et cela à tous les niveaux : diversité spécifique (la plus visible, et qui a conduit à la classification phylogénétique des espèces), mais aussi génétique (morphologique, anatomique, physiologique…), voire sociologique, c’est à dire faisant émerger des caractéristiques propres chez les individus au cours de leur développement en fonction de la nature et de l’intensité de leurs interactions avec le milieu (fonctionnelle, épigénétique…). Plus un système est complexe, plus grandes sont sa résistance et sa résilience. Le vivant « investit » finalement sur la diversité, au sens qu’il « mise » sur la création perpétuelle de nouvelles formes de vie pour s’adapter perpétuellement aux évolutions des conditions matérielles d’existence sur la planète.

Comment appréhender cette notion de diversité dans un système apprenant ? Quelques pistes…

Exactement comme dans le cas des écosystèmes, on peut imaginer de favoriser la diversité à plusieurs niveaux dans un système apprenant. Nous partirons dans ce qui suit du modèle, c’est à dire du « global », pour aller ensemble vers le détail. A l’échelle d’une société apprenante, la première étape serait de probablement de reconnaître la vertu d’une (bien plus) grande diversité de méthodes, pratiques, fonctionnements apprenants. Privilégier la pluralité des approches pédagogiques et leur diversité à l’intérieur de la société est une garantie de résistance et de résilience pour celle-ci, dans le sens où l’on maximise les chances de voire émerger à chaque étape de l’évolution de cette société de nouvelles pratiques apprenantes adaptées à ces évolutions.

A l’échelle d’un lieu apprenant, c’est à dire d’un « espace » organisé dans le but de mettre en relief sa fonction apprenante (école, famille, tiers-lieu, etc…), on peut imaginer que la variété des situations, des formes, bref des possibilités offertes aux individus fréquentant ce lieu devrait être la plus grande possible : on privilégiera un milieu ouvert (de nature par exemple, offrant non seulement des possibilités variées dans l’espace, mais aussi en fonction des saisons) à un lieu clos, un environnement social diversifié (mixité sociale et culturelle, âges les plus variés possibles…). André Stern décrit à merveille ce besoin dans son livre « … Et je ne suis jamais allé à l’école » (Actes Sud, 2011).

La pédagogie elle-même peut intégrer cette notion de diversité en son sein pour s’adapter à la singularité des individus. Les applications sont nombreuses, et nous prendrons le temps de les détailler sur ce site. En voici deux qui retiennent particulièrement mon attention en ce moment :

Envisageons un instant que des systèmes apprenants puissent tenir compte de la diversité des formes d’intelligence.

L’imagerie cérébrale a récemment confirmé l’existence de ce qu’Howard Gardner a appelé dès le début des années 1980 les « intelligences multiples ». Remettant en question le principe d’une intelligence globale, le plus souvent mesurée par le fameux quotient intellectuel (QI), ce professeur en psychologie du développement décompte 8 intelligences distinctes, chacune ayant son mode de fonctionnement et sa place dans le cerveau. La vidéo ci-dessous décrit très bien son travail.

Ses travaux peuvent se révéler très intéressants pour toute personne souhaitant concevoir un système éducatif prenant en compte la diversité des intelligences. Des outils existent maintenant pour utiliser les intelligences multiples dans un contexte apprenant. Je vous invite à découvrir par exemple le jeu « Voyage au pays des intelligences cachées » créé en 2014 par Stéphanie Truchot, habitante et co-porteuse du projet de l’Oasis de Serendip, ainsi que les autres outils dont elle parle sur son blog.

Vers des systèmes apprenants qui prendraient en compte la diversité des niveaux d’existence des êtres humains ?

Au cours du développement d’un individu, d’une organisation ou d’une société, de nouvelles manières de concevoir le monde, l’existence et les valeurs apparaissent, se rajoutant aux anciennes dans une spirale évolutive sans fin. Issue des travaux de Clare W. Graves, professeur en psychologie sociale, et validée par plus de 25 ans de recherches scientifiques et d’études sur le terrain, la Spirale Dynamique organise et cartographie ces paradigmes, appelés « niveaux d’existence ». Même s’ils permettent de gérer un monde de plus en plus complexe, aucun d’entre eux n’est meilleur que les autres. Un niveau d’existence est approprié dès lors qu’il est adapté à nos conditions de vie. Dans l’état actuel de l’évolution de l’espèce humaine, on en distingue huit, alternant priorité donnée à l’expression du soi individuel et priorité donnée à son sacrifice.

A quoi ressemblerait un système apprenant qui serait conçu à partir des outils de la spirale dynamique ? C’est un vaste chantier que de répondre à cette question, même si des travaux émergent dans des domaines connexe, comme ceux de l’économie (je vous invite à découvrir l’excellent livre de Fredéric Laloux : Reinventing Organizations, vers des communautés de travail inspirées), et qui pourront nous guider. J’y consacrerais probablement plusieurs articles !

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