Dans un article récent, nous avions découvert l’apoptose, cette capacité des cellules à s’auto-détruire selon un mécanisme complexe. A l’heure où l’humanité possède (pour le meilleur et pour le pire) les moyens techniques de son auto-destruction, cette nouvelle vision de la vie comme « absence de décision de mort » prend un sens bien particulier. L’annonce d’un suicide provoque toujours chez nous un mélange de stupeur et de gêne. Pourtant le suicide, au moins à l’échelle cellulaire, est extraordinairement fréquent dans la nature. Mieux: il constitue l’un des outils préférés du vivant pour se développer, se maintenir et se transformer…

La mort subite et massives de tissus cellulaires sans raison apparente est un phénomène connu depuis longtemps en embryologie. La plupart de nos structures creuses – cœur, tube digestif, voûte du palais, crâne- prennent naissance à partir d’une forme pleine dont l’intérieur est sculpté par le travail de la mort cellulaire. Mais l’exemple le plus spectaculaire est celui très visible des doigts de nos mains, qui n’acquièrent leur indépendance que grâce à l’atrophie de la palme qui les unit durant les premières semaines de notre vie, comme chez certains oiseaux :

 

Le suicide cellulaire, un mécanisme à la base de la « plasticité cérébrale »

Le suicide cellulaire intervient aussi dans l’incroyable phénomène de la plasticité cérébrale. Les cellules nerveuses qui tissent des milliards de connexions dans le cerveau (appelées synapses) disparaissent lorsqu’elles ne sont pas sollicitées, laissant la place pour d’autres connexions plus utiles. C’est grâce à ce mécanisme que peuvent se recycler certaines aires du cerveau: les aveugles de naissance « voient » littéralement avec leurs mains, car les aires cervicales normalement dédiées à la vue sont chez eux recyclées au profit du toucher fin.

Mais le suicide des cellules nerveuses peut rendre bien d’autres services dans la vie de tous les jours. Chez les canaris par exemple, les mâles adoptent un chant de séduction personnel et très particulier qu’ils conservent durant toute la saison des amours, mais qui s’appauvrit et disparaît quand elle touche à sa fin. A l’approche de la saison suivante leur chant s’enrichit et se stabilise à nouveau pour donner un tube inédit qui durera tout l’été. Les chercheurs ont découvert dans les années 1980 que ces cycles étaient liés à la naissance et la mort des cellules nerveuses dans la petite région du cerveau dédiée au contrôle du chant des oiseaux, sous l’effet des variations du taux de testostérone (l’étude est disponible ici). Découverte majeure à double titre: d’abord parce que jusque là on croyait que les cellules nerveuses ne se créaient plus après la naissance. Ensuite parce que l’étude laissait entrevoir un lien inattendu entre l’oubli et la disparition des cellules nerveuses, disparition qui -vous l’aurez deviné- n’est autre qu’un « suicide provoqué » par la chute du taux de testostérone, selon un mécanisme analogue à celui de l’AVC. Comme si le suicide cellulaire laissait le champ libre à l’apparition d’un nouvel apprentissage, comme s’il rendait au cerveau une partie de sa jeunesse…

L’élagage synaptique et le rôle de l’environnement

Lors des premières années de sa vie, l’être humain possède un mécanisme cérébral que l’on pourrait dire absorbant, le dotant du pouvoir d’incarner l’environnement sans effort, en réalisant pour chaque expérience vécue, un nombre impressionnant de connexions neuronales. Et, parmi les centaines de connexions qu’il crée par seconde, le cerveau ne conserve que les connexions les plus fréquemment utilisées. C’est ce que l’on appelle l’élagage synaptique, c’est ainsi que l’être humain apprend et se spécialise.

Puisque le cerveau ne conserve que les connexions les plus fréquemment utilisées, par conséquent, ce sont les expériences quotidiennes de l’enfant qui s’encodent et structurent directement l’architecture de son cerveau. Un beau matin, nous rions de le voir faire comme nous, de parler comme nous, de bouger ou de réagir comme nous : c’est souvent un moment particulièrement drôle, surprenant, voire difficile, car l’enfant nous renvoie en miroir les gestes ou les attitudes que nous lui avons transmis inconsciemment, simplement en vivant à ses côtés. Nous pensons qu’il nous imite, mais il serait plus exact de dire qu’il manifeste à l’extérieur ce qui s’est encodé à l’intérieur.

Une étude saisissante, menée en 1995, illustre la puissance de ce phénomène. Des centaines d’heures d’interactions entre des enfants et des adultes dans 42 familles de tout le spectre socio-économique ont été enregistrées. Les enfants ont été suivis de l’âge de 7 mois jusqu’à l’âge de 3 ans. Les chercheurs ont constaté que 86 à 98 % des mots utilisés par les enfants à 3 ans provenaient directement du vocabulaire de leurs parents. Mais ce n’est pas tout. Non seulement les mots qu’ils utilisaient étaient identiques à ceux de leurs parents, mais le nombre de mots utilisés, la longueur et le style des conversations étaient également les mêmes. Par exemple, les parents de familles les plus pauvres avaient tendance à faire des commentaires courts et superficiels, comme “Arrête,” ou “Descends,” alors que les familles plus favorisées avaient de grandes conversations avec leurs enfants sur une grande variété de sujets.

Inspirée par les travaux de Maria Montessori, célèbre pédagogue italienne et théoricienne de l’esprit absorbant de l’enfant, Céline Alvarez s’est penchée sur ce sujet et l’a croisé avec les découvertes récentes des neurosciences. Elle a mené une expérience dans une maternelle en « zone d’éducation prioritaire » et « plan violence », à Gennevilliers. Elle est l’auteur du best-seller « Les lois naturelles de l’enfant » et a réalisé cette vidéo qui explique très simplement la plasticité cérébrale et ses implications en matière d’éducation :

Il faut donc l’entendre, qu’on le veuille ou non, ce sont ces petites choses auxquelles nous ne faisons pas forcément attention – la façon dont nous parlons, dont nous agissons et réagissons au quotidien – qui structurent, sans aucun filtre, les capacités et les comportements de nos enfants. Autrement dit, nos attitudes préparent les leurs. Il nous faut maintenant agir en conséquence…

Quelles implications à l’heure de concevoir des systèmes apprenants inspirés sur vivant ?

A partir de ces observations, Céline Alvarez retire 4 règles d’or, que j’ai reprises (en les adaptant légèrement) ici tant elles me semblent centrales dans la recherche de systèmes inspirés du vivant :

Quels sont nos comportements, nos mécanismes quotidiens ? Sont-ils en cohérence avec les comportements et les attitudes que nous voulons voir émerger au coeur du système apprenant ? Commençons donc par là : que l’on soit parent, éducateur ou enseignant, accompagner un enfant exige une présence à soi, une observation consciente de nos propres gestes et attitudes. Si nous souhaitons voir l’enfant s’exprimer joliment et avec aisance, avoir des gestes délicats et harmonieux, ou faire preuve d’empathie, il n’y a pas 36 solutions : la première des choses à faire est de le faire soi-même. Lorsque l’on sait que l’enfant possède un mécanisme cérébral aussi puissamment absorbant, qui se structure à partir de tout ce qu’il perçoit, et que l’on passe beaucoup de temps avec lui, cet effort n’est pas une option, c’est une responsabilité.

Incarner soi-même les attitudes ou les gestes à transmettre à l’enfant est un excellent début, mais ce n’est pas suffisant : il faudra également les lui montrer explicitement. Par exemple, lorsqu’il essaiera de dérouler un tapis de la classe – même s’il nous voit régulièrement le faire correctement – il faudra le lui montrer. Même chose pour se laver les dents, ranger sa chaise ou simplement saluer quelqu’un. Une démonstration claire, c’est à dire silencieuse et séquencée, permet d’optimiser la transmission des gestes. Néanmoins, pour que l’enfant puisse les reproduire, il faudra que les circuits cérébraux nouvellement créés se renforcent, c’est à dire qu’il faudra que l’enfant voie et répète plusieurs fois l’expérience.
Il faudra du temps, de la fréquence et de la pratique pour que les circuits cérébraux nouvellement créés se renforcent et transforment des comportements observés en acquis solides. Dans son livre, le Dr Catherine Gueguen rapporte : “Quand les expériences vécues sont répétées, les connexions et les circuits cérébraux sont consolidés en cinq ou six mois.” Il faudra donc faire preuve de patience, et de lâcher prise : si l’enfant ne reproduit pas immédiatement ce que vous lui montrez, respirez, c’est tout à fait normal. Les aptitudes que nous souhaitons lui transmettre – telle que ranger délicatement sa chaise ou attendre son tour – ne seront donc pas acquises en une fois (ni en deux, ni en trois), c’est par les expériences et les observations répétées que l’enfant les construira.
Une façon très efficace et naturelle de fournir ces expériences et ces observations répétées, est de placer les enfants dans un environnement où ils pourront évoluer avec des enfants plus âgés, qui ont déjà acquis ce que l’on souhaite transmettre aux plus jeunes. Prenons l’exemple d’une classe traditionnelle. En première année de maternelle, l’enfant devra principalement apprendre les gestes de l’autonomie et développer ses capacités langagières. A priori, il ne va pas absorber ces gestes ou un meilleur niveau de langage avec ses copains de classe à peine plus autonomes ou plus à l’aise linguistiquement que lui. L’Institution ose ce que la nature a sans doute jugé trop risqué – ou trop limitant : elle désigne une seule personne, l’enseignant. Ainsi, en caricaturant un peu, la source d’absorption pour l’enfant de maternelle dépend d’une seule personne, ce qui, en plus d’être inacceptable pour le cerveau en pleine maturation qui demande à être nourri généreusement, est inacceptable pour la santé de l’adulte qui peut vite s’épuiser à nourrir plus d’une vingtaine d’enfants. Une autre façon plus adaptée d’organiser la classe, serait de renverser ce flux vertical d’énergie inadapté pour tout le monde, et de le passer à l’horizontale. Comment ? En réunissant des enfants d’âges différents et en les laissant interagir librement au sein d’un environnement structuré.
De cette façon, l’intelligence plastique des petits se voit richement nourrie, non plus seulement en situation d’apprentissage, mais également dans un contexte vivant et dynamique ; ils observent et interagissent plus de 6h par jour avec des camarades de classe plus âgés : ils n’ont plus seulement l’adulte pour exemple, ils ont toute une classe d’enseignants qui leur fournissent de belles démonstrations répétées simplement en vivant à leurs côtés. Les grands aident spontanément les petits, et les petits adorent ça. La classe devient un lieu d’émulation et d’émancipation – pour tous. Ce sujet a déjà été abordé dans l’article sur la diversité au service de la résilience du système apprenant.

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