J’écris ce texte après avoir lu un excellent article d’Emmanuelle Araujo Calçada, qui elle-même réagissait à la vidéo « Pablo Servigne et François Ruffin : une dernière bière avant la fin du monde ». J’y ai vu l’occasion de donner suite à la thématique entr’ouverte dans mon article traitant de la question de la diversité au sein des systèmes apprenants : A quoi ressemblerait un système apprenant qui prendrait en compte la diversité des niveaux d’existence ?

Soi ou les autres, la poule ou l’oeuf ?

Mais revenons d’abord aux fondamentaux. L’éthique de la permaculture comporte trois axes : prendre soin de la terre, prendre soin de l’humain, et partager équitablement les ressources. Dans les systèmes apprenants, la question du « soin » apporté à l’humain est centrale, et pourtant nous nous retrouvons souvent au centre d’un paradoxe semblable à celui de l’oeuf et de la poule, mais que nous avons complètement intériorisé comme l’explique très bien Emmanuelle Araujo Calçada : que faut-il faire en premier prendre soin de soi, ou prendre soin des autres ?

Il y a quelques années, cette question était déjà eu coeur de ma réflexion, en lien avec mes activités professionnelles dans le domaine de l’éducation. A partir des travaux sur la pensée complexe d’Edgar Morin, un groupe composé notamment de Patrick Viveret, Philippe Merlant et Laurence Baranski a énormément nourrit ma réflexion : Interactions TP-TS. Animée de la volonté d’être force de propositions en matière d’innovation sociale, l’association Interactions Transformation Personnelle –Transformation Sociale met alors en avant l’idée selon laquelle la santé de nos sociétés et de nos collectifs (associations, institutions, entreprises…) est directement liée à la qualité des relations interpersonnelles que nous entretenons les uns avec les autres, et que la santé des personnes est directement lié à la santé de nos collectifs et sociétés. Le collectif a notamment contribué à la rédaction de l’ouvrage : École Changer de cap. Contributions à une éducation humanisante (Editions Chronique Sociale, 2007).

Ce projet s’est dissout en 2011, et ce n’est que très récemment, en ce début d’année 2018, que ce sujet est réapparu pour moi sous un jour nouveau, à travers ma découverte (un grand merci à Loïc pour cette inspiration !) de la théorie intégrale et de la spirale dynamique. J’en avais en fait touché sans le savoir la surface au travers de l’excellent livre de Fredéric Laloux : Reinventing Organizations, vers des communautés de travail inspirées, mais c’est en lisant l’ouvrage sobrement intitulé La spirale dynamique de Fabien et Patricia Chabreuil que j’ai commencé à en mesurer la portée.

La spirale dynamique : une approche intégrative de la conscience

Clare W. Graves, professeur en psychologie sociale à l’Union College de New-York, s’intéresse dans les années 1960 à la question de l’évolution de la conscience des individus et des sociétés au cours du temps. Il commence alors par interroger 2000 personnes en leur posant 3 questions :

  • Qu’est-ce que le monde pour toi ?
  • Quel est le sens de l’existence pour toi ?
  • Comment définirais-tu tes valeurs ?

A partir des réponses collectées, il fait un premier constat : lorsque des individus ont apporté des réponses semblables à l’une des questions, il obtient souvent des réponses comparables aussi aux deux autres questions. Il commence alors à faire des « paquets » (au nombre de 7 à ce moment de son travail), auxquels il donne d’abord des combinaisons de lettre+chiffre, puis des couleurs (les deux langages co-existent maintenant dans la littérature sur la spirale dynamique).

Il observe aussi que bon nombre de réponses qu’il obtient sont mises en perspective dans le temps par les personnes interrogées : « si je réponds à cette question aujourd’hui, je dirais que blablabla…, mais il n’en a pas toujours été ainsi ! Il y a quelques mois/années, j’aurais plutôt dit que blablabla… ». Il observe que non-seulement les réponses se succèdent dans la vie d’un individu, mais que cette évolution est cohérente entre tous les « paquets » d’individus : les personnes dont les réponses d’aujourd’hui correspondent au paquet « orange » par exemple, et qui apportent un témoignage de leur réponse du passé, auraient toutes été classées précédemment dans le paquet « bleu », etc. Les paquets deviennent donc des niveaux, non pas dans le sens où il y aurait un objectif à atteindre (le modèle est évolutionniste : il n’y a pas de niveau ultime, de but en quelque sorte), mais dans le sens où chaque niveau transcende et inclus le précédent (le modèle est donc intégratif).

Petit à petit, il parvient à élaborer grâce à ce travail un modèle d’évolution paradigmatique de l’individu au cours de sa vie (psychogénèse) : chaque personne traverse en effet depuis sa conception jusqu’à sa mort un certain nombre d’étapes dans l’évolution de sa conscience, selon des mécanismes de « transition » (passage d’un niveau à l’autre) qui sont communs à tous les individus. En transposant le modèle non plus sur l’individu lui-même, mais sur des groupes, des organisations, et même des sociétés, il montre que ce modèle peut être utile pour analyser l’évolution de la conscience à l’échelle sociale (sociogénèse). C’est ainsi que la spirale dynamique a par exemple été utilisée en Afrique du Sud pendant la période post-apartheid.

Il est extrêmement important de réaliser qu’à un niveau d’existence donné, aussi bien à l’échelle individuelle que collective, apparaissent des problèmes particuliers qui ne peuvent pas trouver de réponse sans changer de niveau. Or, la plupart des gens et des groupes humains ne connaissent qu’un moyen pour passer d’un niveau de conscience à un niveau supérieur : attendre que leurs problèmes existants prennent une telle ampleur que demeurer au niveau d’existence actuel n’est plus tolérable et que changer devienne alors une nécessité incontournable. En d’autres termes, un individu ou un groupe change de niveau d’existence parce qu’il lui est trop intolérable de rester là où se trouve actuellement son système de valeur (c’est à dire son niveau de conscience).

L’autre moyen, le moins courant mais néanmoins le plus efficace pour passer aux niveaux supérieurs est de sortir volontairement et en permanence de sa zone de confort.

Oser se laisser transformer au contact de l’autre pour rester vivant, ensemble, il y a là une véritable leçon de lâcher-prise. Pablo Servigne et Gauthier Chapelle – L’entraide, l’autre loi de la jungle

Volontairement ou par la contrainte, individuellement ou collectivement, nous allons tenter d’explorer dans cette série d’articles les implications que cela peut avoir pour nous, avec une question centrale : comment la spirale dynamique peut-elle faciliter la conception de systèmes apprenants ?

Passer du « Je » au « Nous », puis du « Nous » au « Je » alternativement

Revenons d’abord à l’article d’Emmanuelle Araujo Calçada. Elle nous partage d’abord son sentiment de culpabilité d’être contrainte de « prendre soin d’elle » à un moment où le monde la rappelle brutalement à l’urgence d’agir. Puis elle nous livre son intuition, appuyée sur les travaux de Michel Terestchenko à propos de « Vivre » et « Vivre avec » : « On voit que ce concept de présence à soi permet de sortir de l’opposition entre l’égoïsme et l’altruisme : être capable de prendre soin de soi et du monde autour de soi n’est pas une opposition, mais se fait dans un double mouvement spontané. »

C’est exactement ce que nous dit la spirale dynamique. Dans le schéma proposé en illustration de cet article, les niveaux sont présentés en deux colonnes :

  • à gauche se trouvent tous les niveaux du « Nous d’abord » : les personnes qui évoluent dans les niveaux violet, bleu et vert vivent dans la croyance profonde que le monde irait mieux si chacun se mettait d’abord au service de la communauté, du groupe, avant de penser à lui-même.
  • à droite se trouvent les niveaux du « Moi d’abord » : les personnes qui évoluent dans les niveaux beige, rouge et orange vivent dans la croyance profonde que le monde serait bien plus harmonieux si chacun se responsabilisait d’abord de lui-même, au lieu de peser sur la communauté.

L’ironie dans cette histoire, vous l’avez compris, c’est que nous prenons tour à tour ces différentes postures au cours de notre évolution, et que nous sommes, chacun à notre niveau, remplis de jugements et de mépris pour les personnes qui évoluent de l’autre côté de la spirale. Cela est principalement dû au fait que pendant toute la durée de ce que les auteurs de la spirale dynamique appellent la première boucle (de beige à vert), et même si certains individus ont pris conscience du caractère mouvant des croyances, chacun est convaincu là où il est d’être arrivé à l’aboutissement de l’évolution… et rêve donc d’un monde où tout le monde penserait… comme lui !

C’est seulement à partir de l’entrée dans la complexité (niveau « jaune ») que l’humain accède à un niveau de conscience qui lui permet d’observer (et d’accepter) la réalité de l’autre différent de moi dans sa conscience, et du monde « multicolore ». Il accède aussi au détachement nécessaire sur cette question du « Je » et du « Nous » pour réaliser que c’est justement dans la dimension dialogique située au coeur de ce paradoxe que se trouve le moteur de l’évolution de la conscience, et finalement de l’avènement d’individus (et de sociétés) autonomes et responsables.

Faire confiance : l’exercice de l’autonomie et de la responsabilité au coeur des systèmes apprenants

Je rejoins totalement Emmanuelle Araujo Calçada sur son analyse des freins culturels et de la grande difficulté à porter une critique efficace des systèmes scolaires actuels complètement intégrés, si l’on se place dans la perspective de la spirale dynamique, au coeur des niveaux « bleu » (domestication de l’enfant en élève, système récompense-sanction totalement déresponsabilisant, culte de l’enfant (et de l’enseignant !) « sage » et « obéissant », reproduction des mécanismes d’oppression et vision « bancaire » du savoir, etc…) et « orange » (compétition généralisée, approche académique mécaniste et segmentée (matières), culte de la réussite individuelle, etc…).

De très nombreux auteurs ont fait la critique des systèmes éducatifs « bleu-orange » depuis une centaine d’année : la question aujourd’hui est de savoir de quels systèmes apprenants nous avons besoin pour accompagner l’évolution de la conscience humaine (niveaux « vert » et surtout « jaune » et « turquoise »). Si les programmes politiques de nos partis sont si loin de proposer une sortie du modèle industriel, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce que l’on pourrait mettre en place… ou sont complètement prisonniers de l’un ou l’autre niveau précédent.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’image d’un être humain égoïste et paniqué en temps de catastrophe n’est pas du tout corroborée par les faits. Pablo Servigne et Raphaël Stevens – Comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes 

Le premier enseignement que je partage totalement, c’est « faire confiance ». Sortir de notre hantise de voir l’autre « échapper » au modèle de l’évolution : le monde ne crève pas d’égoïsme, pas plus qu’il ne souffre de trop d’altruisme ! Il crève de la peur, de la crispation, de l’angoisse que « ça dérape ». Cette peur, cette angoisse naît en moi dès la plus tendre enfance, à chaque fois qu’un adulte ne me fait pas confiance, à chaque fois qu’il projette sur moi sa propre peur, à chaque fois qu’il anticipe sur mes actions, les contraint ou les guide, me privant ainsi de ma liberté d’expérimenter, d’essayer, ma liberté de réussir et aussi d’échouer. Nous avons besoin de systèmes apprenants qui mettent l’individu (enfant comme adulte) dans la situation d’exercer son autonomie et sa responsabilité pour finalement être capable de prendre en charge sa propre vie.

« Faire confiance », c’est aussi apprendre à être en groupe, en société, et à faire confiance au groupe. Découvrir sa place de leader au service de l’intérêt du collectif : ni effacement, ni volonté de contrôle. C’est à ce moment que naît le sentiment du « vivre avec », cette idée que je peux influencer ma vie en contribuant aux décisions du groupe, et en même temps que les choses peuvent continuer à avancer si j’ai besoin de prendre plus de temps pour moi. Nous avons besoin de systèmes apprenants qui mettent des groupes humains (composés d’enfants et d’adultes) dans la situation d’exercer leur autonomie et leur responsabilité pour être capable de prendre collectivement en charge leur vie.

Le second enseignement, c’est pour moi la nécessité de s’accompagner mutuellement dans le développement de « la présence à soi » : il s’agit d’une mécanique d’éveil, qui positionne l’individu (enfant comme adulte) en tant que personne dans une dimension réellement holistique, avec sensations (son corps), ses émotions, ses pensées, ses croyances, ses intuitions. Cela représente un complet renversement de la perspective industrielle mécaniste, qui ne s’intéresse qu’au « cerveau » des élèves. Nous avons besoin de systèmes apprenants qui permettent à l’individu de prendre conscience d’eux-mêmes, et d’apprendre à « prendre soin » d’eux-mêmes et des autres.

Le troisième enseignement (et je m’arrêterai là pour le moment), c’est que tout change, tout le temps. En permaculture nous avons coutume de dire que le chaos naît de l’ordre, et que l’ordre naît du chaos. L’équilibre du monde ne réside pas dans la recherche d’immobilisme, mais au contraire dans l’adaptation permanente aux mutations, aux aléas, aux crises. Nous avons besoin de systèmes apprenants qui permettent à l’individu et au groupe d’apprivoiser le changement (compris dans le sens de cette alternance ordre et chaos), d’en repérer les signes, les alertes qui nous montrent qu’il est temps d’adopter de nouvelles manières de penser et d’agir, et de trouver dans le quotidien la force de rompre avec l’illusion que le confort de demain se trouve dans les recettes d’hier.

Les implications de la spirale dynamique sur la conception de systèmes apprenants sont nombreuses, et je prolongerai cette réflexion dans deux autre articles qui seront publiés dans les prochaines semaines. N’hésitez pas à laisser vos remarques ou poser vos questions 🙂 !

3 thoughts on “La spirale dynamique (1/3) : Dépasser l’opposition entre « Je » et « Nous »”

  1. Bravo,
    Tu fais un travail de synthèse et de vulgarisation qui est magnifique. Je trouve que t’as bien inclus et transcender l’info que je t’avais simplement partagé.
    J’ai juste une divergence sur la confiance. Pour moi, la confiance est aussi un process évolutif lié à la connaissance et capacité de chacun et du groupe. Il touche à un de nos besoins fondamentaux qui est la sécurité et je pense que ce besoin doit être respecté et transcendé. C’est un point d’équilibre difficile à trouver mais je pense que c’est la que s’exerce une part importante de notre responsabilité.
    Pour info, je trouve intéressant de coupler la spirale dynamique et la pyramide de Masslow.
    Je suis impatient de ton prochain article.
    Tout de bon,

  2. Je dois être fatiguée (oui, c’est un fait, je suis fatiguée…), mais ce matin, j’y trouve plein de résonances dans la… conjugaison, à cette spirale. Du je au nous, de l’actif au passif, de l’indicatif au subjonctif, en passant par l’impératif…
    Ou alors, c’est pcq je dois reprendre un travail sur les affiches des pronoms et des modes et que mon cerveau me parle en douce…

  3. Merci beaucoup Samuel pour cette synthèse et cette découverte de la spirale dynamique pour moi ! 🙂
    Effectivement je retrouve des éléments et concepts mais avec d’autres mots et une approche différente, c’est réjouissant !
    Au plaisir de lire la suite !
    Bises

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