Nous l’avons vu dans un article précédent : l’être humain est équipé dès la naissance d’un dispositif très performant pour le guider dans l’apprentissage de l’autonomie : un savant mélange de curiosité (qui le pousse à aller à la rencontre du monde), de goût immodéré pour le jeu (qui lui offre la possibilité d’expérimenter à l’infini), et d’une (très) grande capacité d’enthousiasme. Les progrès récents des neurosciences cognitives et affectives permettent aujourd’hui de mieux comprendre comment est « câblé » notre cerveau. Comment ces connaissances peuvent-elles nous aider à concevoir des systèmes apprenants ? Y-a-t-il une place pour l’évaluation et le système récompense/sanction dans un tel contexte ?

La récompense… se trouve dans l’exploration !

L’inclination naturelle de l’enfant le conduit à être un « super-héros » des apprentissages, grâce à la curiosité, au jeu et à l’enthousiasme. Faire confiance à l’enfant conduit donc à une plus grande « efficacité » dans le système apprenant : moins d’énergie dépensée à « détourner » l’enfant de ses comportements spontanés, pour un résultat bien plus intéressant : un enfant qui prend du plaisir à apprendre, et qui peut apprendre « sans effort », développant ainsi une vision positive de l’apprentissage, cadeau précieux qui pourra l’accompagner tout au long de sa vie !

Autre bénéfice d’un tel comportement : l’apprenant s’engage de lui-même (c’est à dire de sa propre initiative) dans l’apprentissage (ce que les neurosciences appellent « l’engagement actif »), avec pour toute récompense la satisfaction d’y être arrivé « tout seul », ce qui le conduit à bâtir une solide confiance en lui. Les neurosciences nous apprennent en effet que lorsque quelqu’un d’autre que lui-même (le professeur ou le parent dans le cas d’un enfant) tente de mettre en place pour l’apprenant un circuit de motivation (en lui proposant une récompense : bonne note, cadeau, hausse de salaire), la « qualité » des liens neuronaux réalisés lors de cet apprentissage est moins bonne, et les liens en question durent moins longtemps. Exit donc la récompense proposée par autrui.

L’apprenant sera d’autant plus engagé(e) lorsqu’il aura envie de réaliser cette action, d’apprendre et d’assouvir sa curiosité dans tel ou tel domaine. Cette envie est la plupart du temps déclenchée quand il y voit un intérêt personnel, quand l’activité présente du sens pour lui. Observons un enfant de trois ans lorsqu’il explore le monde : tout pour lui est source d’émerveillement, de découverte, de curiosité : le caillou découvert dans le caniveau, la feuille de l’arbre qui tombe, l’eau qui ruisselle sur sa main. A ce moment-là toutes ses facultés d’apprentissage sont mobilisées et l’enfant apprend avec plaisir et curiosité. Dans son cerveau des hormones telles que la dopamine, l’ocytocine, la sérotonine -nous y reviendrons- sont secrétées, sources de motivation et d’attention. Si je laisse cet enfant poursuivre aussi longtemps qu’il le souhaite son exploration, il pourra trouver une vraie source de satisfaction.

Et quid de l’évaluation et de la punition ?

Dans cet apprentissage, les neurosciences montrent combien le retour d’information est importante : la rencontre de l’erreur est primordiale dans tout apprentissage. En effet, dans le cerveau, le cortex propose une sorte d’hypothèse quand débute un apprentissage –les chercheurs parlent de « prédiction ». En retour, le cortex reçoit des informations sensorielles et une comparaison se fait entre les deux. « La différence crée un signal d’erreur qui va se propager dans le cerveau et qui va permettre de corriger et d’améliorer la prédiction suivante », explique Stanislas Dehaene : « Ainsi le cerveau fonctionne de la manière suivante : prédiction, feedback, correction, nouvelle prédiction ».

La rencontre de l’erreur est ainsi essentielle et fertile. Dans les systèmes éducatifs actuels, elle s’accompagne systématiquement de la sanction, sous forme d’évaluation (système de notation) et/ou de punition qui viennent s’ajouter au possible sentiment d’échec (ou a minima de frustration ou de colère) déjà vécu par l’apprenant. Cela n’apporte aucune forme de soutien au processus d’apprentissage, bien au contraire ! La sanction (sous quelque forme que ce soit) crée au contraire un stress supplémentaire qui altère durablement les possibilités du cerveau en matière d’apprentissage en installant non-seulement un lien qui va se renforcer entre souffrance (qu’elle soit d’ailleurs physique, émotionnelle ou psychique, ou une combinaison de ces trois dimensions) et apprentissage, mais en détruisant de surcroît au passage l’estime de lui-même de l’apprenant (sentiment d’humiliation).

L’enfant aimé pour ses notes, sa réussite scolaire, ses performances diverses, ne sait plus qui il est. Catherine Guégen

La rencontre de l’erreur est au contraire un moment sensible pour l’apprenant, et l’environnement doit être soigné pour l’aider à apprivoiser cette rencontre, et à s’en servir pour s’autonomiser dans ses apprentissages. Le Dr. Catherine Guégen résume à merveille les travaux des biologistes spécialisés en neurosciences affectives sur ce sujet :

On retiendra que l’accueil des émotions de l’apprenant est essentiel (les émotions ne sont ni bonnes ni mauvaises, elles constituent  une réaction biologique à un événement extérieur), que le fait de les reconnaître et de les verbaliser est source de bien-être (à l’inverse la répression des émotions est source de stress), et que la prise de distance avec nos émotions étant encore impossible pour l’enfant (son cerveau est encore immature), il a encore plus que l’adulte besoin de soutien empathique pour traverser des phases difficile au niveau émotionnel.

Un mot d’encouragement après un échec vaut mieux qu’une heure d’éloges après un succès. André Stern

Les ressources sont nombreuses pour mettre en place une éducation basée sur la bienveillance et l’empathie. Parmi de nombreuses initiatives qui fleurissent sur le territoire français, l’association Déclic CNV & Éducation s’est donné comme mission de contribuer à une éducation et un accompagnement conscients et respectueux de l’enfant, dans les familles et dans les structures accueillant des enfants et des jeunes. A cet effet, elle promeut la Communication Non Violente (dont j’ai déjà parlé sur ce site), approche développée par Marshall Rosenberg, axée sur la prise en compte des besoins de chaque être humain. Elle œuvre pour la rendre accessible à toute personne en relation directe avec des enfants et des jeunes, ou ayant une action les concernant in fine. On retrouve dans cette vidéo Catherine Guégen, cette fois accompagnée de Catherine Schmider, fondatrice de Declic CNV :

Un environnement apprenant empathique, bienveillant et chaleureux donne des êtres humains en bonne santé mentale. L’être humain est fait pour avoir des relations qui lui permettent de satisfaire ses propres besoins. Ça vaut le coup d’apprendre l’empathie et la communication non violente (CNV) pour briser les schémas hérités et créer de nouvelles habitudes d’être ensemble.

Pour en savoir + : les livres de Catherine Guegen

Dans le dernier article de cette série sur le plaisir et le bonheur, nous nous intéresserons à la dimension chimique qui se cache derrière les mécanismes de l’attention et de l’apprentissage, et nous nous demanderons comment concevoir des systèmes apprenants efficaces à l’heure de l’économie de l’attention et du déploiement des technologies séductives…

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